A la mémoire de Louis Lecoin, militant pacifiste et anarchiste

C'est le 30 septembre 1888 que naquit Louis Lecoin.
A l'occasion du 100è anniversaire de sa naissance, nous dédions les quelques lignes qui suivent à celui qui reste dans nos coeurs le Vaillant Louis Lecoin ; celui qui ne ménagea jamais sa peine dans le rude combat qu'il mena pour le respect de la dignité humaine. Avec tous les amis de "petit Louis" nous rendons hommage à l'homme qui milita toute sa vie pour la liberté et la justice. L'anarchie compte des militants hors du commun. Des personnalités capables de mobiliser les foules, de changer le cours des événements, Louis Lecoin fut un de ceux-là.

Avec P'tit Louis

Ce petit berrichon têtu (il était natif de Saint-Armand-Monrond, dans le Cher), pas question de parler de société du spectacle; il faisait tout simplement dans la " revendication humanitaire à l'état pur ". Il fut de ce fait bien souvent dépeint comme un " possibiliste ", d'aucuns le disaient réformiste ; mais cela venait bien souvent de la part de " révolutionnaires " qui ne lui arrivaient pas, malgré sa petite taille, à la cheville. Louis Lecoin est à lui seul un " mouvement ".
Après Blanqui, c'est lui qui totalise le record de l'emprisonnement politique en France: quatorze ans passés sous les verrous ! Avec son mètre cinquante et un, à un centimètre près il n'aurait jamais été soldat, et c'est ainsi qu'il devint tout "naturellement" le leader des antimilitaristes.
Possédant son seul certificat d'études, il fut correcteur d'imprimerie après avoir été tour à tour jardinier, manœuvre dans le bâtiment, cimentier et même clochard.
Voilà qui donne bien sûr une réalité concrète à la lutte des classes !
Et pour ce qui est de cette dernière, notre regretté camarade savait de quoi il parlait. Syndicaliste fidèle, il fut membre du vaillant syndicat CGT des correcteurs d'imprimerie et, comme le veut la tradition, il mourut sa carte syndicale dans la poche, à jour de toutes ses cotisations.
Vie bien remplie s'il en fut, toujours sur la brèche, difficultés, déconvenues, joie aussi, une femme allait partager tout cela avec lui : Marie Morand, Fille d'un militant anarcho-syndicaliste, terrassier de son métier, soeur de la compagne du camarade Libertad, elle avait de qui tenir ! Elle travaillait aux PTT, toujours accueillante dans le pavillon de Verrière, à Antony, avant que tous deux ne partent dans le Midi. Elle sut toujours prodiguer à tous les camarades la grande fraternité.

Lecoin tire au congrès de la CGT (1921)

Après son décès, survenu à la suite d'un accident cardiaque, Louis Lecoin remonta à Paris pour lancer ses campagnes pour l'objection de conscience, l'Espagne libre et contre l'esclavage.
L'homme d'action Laissons la parole un court instant à Petit Louis; il écrit dans Le cours d'une vie (1) : En août 1921, je fus délégué au congrès de la CGT qui tint ses assises à Lille. J'y allais armé, car le bruit courait que les inscrits maritimes assureraient un brutal service d 'ordre.
Bien m'en prit. La première séance débutait à peine qu'une quarantaine d'individus, munis de matraques, manifestèrent leur intention d'expulser tous ceux qui désapprouvaient les dirigeants cegétistes. Surpris par cette brusque attaque, les représentants des syndicats révolutionnaires lâchèrent pied; encore un peu et nous allions être jetés dehors. Je montais sur une table, face aux assaillants, sortant mon revolver, je tirais en l'air trois ou quatre fois, braquant mon arme, après chaque coup de feu, sur les inscrits maritimes qui reculèrent. Nous ne connaîtrons pas le ridicule d'être expulsés du Congrès par des réformistes.

Après tout cela Lecoin eut droit à la parole et prononça un discours pacifiste au nez et à la barbe de Léon Jouhaux et de sa clique, tous syndicalistes de guerre. Et dire que certains aujourd'hui présentent notre camarade comme un non violent intégral ! Il était contre la guerre et les conflits, mais il ne se laissait pas marcher sur les pieds !
C'était un pacifiste comme on n'en fait plus ; devant la mollesse des oppositions syndicales aujourd'hui, cela laisse rêveur. Continuons notre lecture. Quelques pages plus loin, Louis Lecoin note encore : Poincaré, chef du gouvernement, décida que dorénavant, les anarchistes qui auraient à purger une condamnation pour délit de presse ou de parole ne seraient plus admis au bénéfice du régime politique(...). Deux camarades et moi en décidâmes autrement. Nous publiâmes sous nos trois signatures un papier d'une extrême violence qui, immanquablement devait être poursuivi. Voici qu'elles en étaient les conclusions : dûssent-ils encourir l'emprisonnement au régime de droit commun, les anarchistes poursuivront leur saine propagande.
Ils continueront à dire que Cottin (2) est le plus vaillant des hommes de notre époque, et à regretter de ne pas avoir le courage de l'imiter. Ils mettront tout en oeuvre pour obtenir sa libération et l'arracheront de vos sales pattes. Ils continueront d'affirmer, monsieur Poincaré, que vous êtes le plus répugnant bonhomme de ce temps et que vous êtes souillé du sang de quinze millions d'hommes morts de votre guerre.
Seul Lecoin tint le coup. Il fut emprisonné et fit la grève de la faim. Devant les nombreuses protestations et la mobilisation de l'opinion publique, le gouvernement fléchit. Lecoin fut finalement conduit au quartier politique, où il tira six mois de prison. Ce rétablissement du régime politique bénéficia non seulement aux anarchistes, mais aussi, et cela est plus drôle, à l'extrême droite et à l'extrême gauche.

L'affaire Sacco-Vanzetti

Lorsque survint l'affaire Sacco-Vanzetti, ces deux italo-américains assassinés pour délit d'opinion, Louis Lecoin se démena avec véhémence contre leur exécution. Dans le même temps, il prit la défense d'Ascaso, Durutti et Jover (3) qui devaient être extradés. S'il mettait en veilleuse le comité du droit d'asile qui avait été fondé pour les trois Espagnols, du même coup il aurait été l'objet de critiques de la part des Espagnols; et s'il paraissait délaisser le comité " Sacco-Vanzetti ", les Italiens s'en seraient affectés. Pour corser le tout, Lecoin dut aussi tenir compte des " purs et durs ", ceux qui ne voulaient pas tirer les sonnettes.
La réaction de Petit Louis fut immédiate : Si un bon révolutionnaire doit demeurer insensible à la souffrance qu'il voit ou devine, je suis un mauvais révolutionnaire car ce n'est pas moi qui souhaiterai jamais que les régimes abhorrés accumulent plus d'horreurs pour pouvoir rassembler plus d'arguments contre eux.
Dans ces quelques lignes, c'est tout Lecoin qui parle ! L'Espagne dictatoriale réclamait l'extradition d'Ascaso, de Durutti et de Jover, les accusant d'attentats politiques. De plus l'Argentine les réclamait aussi. Lecoin obtint leur libération. Il avait fallu convaincre la Ligue des droits de l'homme. C'était elle qui ouvrait toutes les portes. Victor Basch, son président, demanda à Lecoin : Dites-nous la vérité ! Dites-nous s'ils sont coupables... N'engagez pas la Ligue si vous n'êtes pas sûr de leur innocence .
Ils sont ainsi nos braves humanistes, il faut toujours les convaincre !
Le comité du droit d'asile devenait une force, l'extradition d'Ascaso, Durutti et Jover une affaire d'Etat. Ne voulant pas laisser à Lecoin toute la peine de cette campagne, les " trois mousquetaires ", c'est ainsi qu'on appelait nos Espagnols, firent la grève de la faim. Cela fit un tel tintamarre à la chambre des députés, que le gouvernement envoya un émissaire à Louis Lecoin en lui demandant : Alors Lecoin, que voulez-vous exactement ? La chute de Poincaré ? Non, répondit celui-ci, je veux la libération d'Ascaso, Durutti et Jover.
Quel événement ! Ils furent tous libérés.
Dans le même temps, les camarades avaient apporté à Sacco-Vanzetti un appui de tous les instants. La Ligue des droits de l'homme entreprit des démarches, des meetings dans tous le pays. A Paris, Lecoin se démena, rien n'y fit, les deux Italiens furent électrocutés. Lecoin revêtit l'uniforme de l'Américan Legion, et alla protester dans une de ses réunions où le gouvernement français avait été invité. Il cria très fort " Vive Sacco- Vanzetti ". Il fut de nouveau incarcéré et inculpé pour " apologie de faits qualifiés de crimes ". Maîtres Henry Torrés et Lazurik lui accordèrent leur assistance, il ne resta " emplacardé " que sept jours. Paris connut d'énormes manifestations pour protester contre le crime des autorités américaines.
Le journal L'Humanité revendiqua les exécutés comme deux des leurs ! Les communistes récupèrent toujours tout.

A la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Petit Louis rédigea un tract Paix immédiate ; pour celui-ci, il quémanda des signatures du monde des arts et des lettres qu'il plaça en bas de son texte. Ce dernier lui valu d'être " fait aux pattes " et beaucoup le laissèrent choir en affirmant au juge que Louis Lecoin les avait trompés. Cela lui coûta fort cher et il dut se résigner à ne plus accorder son estime à certains. Il fut emprisonné un bon nombre d'années et libéré en 1943

L'objection de conscience

Après le décès de sa compagne, Louis Lecoin est de retour à Paris. C'est l'époque de la malheureuse guerre d'Algérie. Il laisse à Louis Dorlet son excellente revue Défense de l'Homme, qui suit son bonhomme de chemin jusqu'en 1970. De son côté, il va publier d'entrée l'hebdomadaire Liberté, afin de soutenir sa campagne pour la reconnaissance du statut de l'objection de conscience. A œtte époque-là, croupissaient en prison des objecteurs, pour la plupart religieux. Au bout de plusieurs années de campagne, Louis obtint la libération des objecteurs ayant plus de cinq ans de prison. On vit sortir de taule Saguené, quatorze ans de prison; Couly, huit ans de prison ! En tout neuf jeunes garçons à qui on avait enlevé la liberté. La campagne traînait en longueur avec cette foutue guerre coloniale.
Certains disaient à Lecoin : " tant qu'il y aura un conflit, tu n'obtiendras rien ". Ceux qui avaient été libérés étaient presque tous des témoins de Jéhova; ils remercièrent Lecoin. Le statut obtenu, la secte prit position: elle engageait ses adeptes à le refuser, ne voulant en rien être redevable aux anarchistes ! Après avoir trop attendu, de promesse en promesse, le général de Gaulle renvoyait aux calendes grecques le statut, dont la rédaction d'un projet avait été confiée à Lecoin, Nicolas. Faucier et Albert Camus, Lecoin décida finalement d'entamer une grève de la faim jusqu'à l'obtention du texte.
Le soutien vint difficilement. Heureusement, il y avait le Canard enchaîné, sans lequel Lecoin n'aurait rien obtenu. La grève de la faim dura vingt-deux jours, à soixante-quatorze ans !
Finalement, le gouvernement céda.
Le projet devait être déposé à la chambre. Il fut en fait déposé, amendé, discuté, traficoté, le sieur Debré s'en donna à cœur joie. Lecoin était dans l'aquarium le jour de la grande magouille, avec quelques amis. Ils protestèrent énergiquement, mais que faire ?
Le statut était là, boiteux. A nouveau, Pompidou l'amenda.
Une loi fut votée, qui interdisait à quiconque d'en faire de la réclame et de la divulguer. Encore actuellement le service civil " réservé " aux objecteurs fait le double de temps du service militaire. Tout cela est anticonstitutionnel, absolument dément !

Une vie bien remplie
Louis Lecoin vécut encore quelques années, s'occupant de divers comités : L'Espagne libre, l'anti-esclavagisme et le désarmement unilatéral...
Le 21 juin 1971, mille personnes assistèrent à ses obsèques au Père-Lachaise, où il fut incinéré.
Sa famille, tous ses amis étaient là, même Yves Montand, un instant pacifiste et aujourd'hui en route vers la guerre des étoiles !
Au-delà des difficultés, Louis Lecoin a été un de ceux qui n'a jamais renoncé.
Son engagement, son combat demeurent un exemple pour tous.
Sa vie bien remplie a été celle d'un homme libre.

Paulo Chenard

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